mardi 27 novembre 2012

Vivre après un viol




Il y a cinq je fis la connaissance de Virginie, jeune femme qui vint me consulter après un viol.
Aujourd’hui je reçois une lettre par laquelle elle me demande de publier sa lettre afin de témoigner de son expérience.
Entre ces deux points dans le temps, une femme détruite intérieurement a trouvé en elle la force de se reconstruire pour vivre pleinement. J’ai hésité longtemps avant de rédiger cet article me heurtant à la totale confidentialité que je donne à chaque patient depuis vingt-deux ans d’exercice.
Cependant connaissant très bien Virginie je me permets pour la première fois de publier un témoignage aussi personnel dans l’espoir que les victimes de pareils actes trouvent en elle le courage d’exprimer toute leur douleur pour mieux se reconstruire.
Je souhaite de tout cœur que l’expérience pleine d’humanité de Virginie serve la cause des femmes salies. Puissent-elles trouver en ce témoignage la force de sortir de la honte en osant affronter ces hommes qui bien incapables de les respecter, ont pris en force ce qu’il ne pouvait obtenir par la douceur.




Déroulement du processus thérapeutique


Ce long processus thérapeutique de cinq ans est celui qui a le plus sûrement remis mes capacités en question. D’une part en voyant l’état de départ, des plus alarmant, mais surtout par la suite cette perception extrêmement négative que Virginie avait d’elle-même dans laquelle elle s’est murée des années durant.
Que d’efforts et de stratégies thérapeutiques différentes j’ai dus déployer pour parvenir à la convaincre qu’elle valait toujours autant qu’avant. Cependant tout cela n’a pas été vain : la fin de ce processus s’apparente à un vrai miracle que Virginie vous décrira bien mieux que moi dans son témoignage.



Phase de dénie

Lorsque j’ai rencontré Virginie, elle décrivait son viol comme un acte dans lequel elle se sentait coupable en atténuant fortement la culpabilité du violeur. Elle vivait en couple avec un homme depuis quelques années.
Ce dernier me contacta discrètement pour me dire à quel point il tenait à sa femme tout en sachant qu’elle ne pouvait parler avec lui de cet événement traumatique. Il me décrivit l’écroulement total de sa femme en intimité. Il se sentait désemparé et était content de voir sa femme me consulter.
Parlant son couple avec Virginie, je fus très étonné de voir à quel point pour elle son rêve de bonheur était mort avec le viol. Elle se méfiait même de la gentillesse de son époux, s’attendant à devoir « payer par le suite » cette aide. Pour Virginie, tout cela était clair :
·         Les femmes violées sont des putes et des moins que rien
·         Ayant été violée, elle était salie à tout jamais et vivait cela comme une damnation.
Etonné de découvrir cela, je me renseignai sur son environnement familial. En résumant, elle était la cadette d’une famille qui ne comptait que des filles. Sa mère était laborieuse, sérieuse et ordré. Son père quant à lui était le clown, le foireur, celui que tout le monde aimait…mais qui faisait souffrir sa mère de son comportement sans limites.
Toute son enfance avait été baignée par l’opposition parentale forte. Une mère omniprésente, contrôlant absolument tout à la maison, dans le cartier et à l’école opposé à un père très permissif pour l’enfant qu’elle fût mais en constant conflit avec la mère.
Virginie était donc parvenue à l’âge adulte avec des représentations toxiques de l’homme et plus grave de la femme. Les grands classiques : les femmes sont faibles et restent à la maison, ne pouvant que se valoriser au travers de l’homme qui lui est dieu, puisque détenteur de la force physique et du pouvoir de l’argent !!
Je décidai alors de faire un travail à deux niveaux :
·         D’une part au niveau du viol en lui-même en poursuivant le but de lui faire admettre l’aspect criminelle de l’action du violeur tout en la déculpabilisant personnellement
·         D’autre part un travail de fond sur ses représentations intérieures issues de son éducation

A cette période (soit deux après le viol), la famille de Virginie constatant que son état empirait constamment depuis parla avec elle. Virginie m’avoua par la suite qu’elle n’avait pas pu dire la vérité à sa famille, s’accusant d’avoir commis un adultère. Elle était convaincue que sa famille était bien trop insensible pour comprendre ce qu’elle avait vécu ! Elle se justifiait même en me disant qu’elle préférait être une « salope plutôt qu’une moins que rien ».



Le procès intérieur


Commençant une longue période durant laquelle je dus constater qu’elle avait prononcé intérieurement un jugement en sa défaveur : coupable d’avoir été salie par un homme dont elle n’avait pas voulu, qui l’avait contrainte…
Après un long travail de fond, je réussi à la convaincre d’aller se renseigner auprès de la police en matière de plainte. Elle le fit et sur un coup de tête posa plainte….qu’elle perdit après dix-huit mois.
Evidement ce non-lieu me valut m’a volé de bois vert : comment avait-elle pu croire que cette société de merde allait lui rendre justice à elle qui était une femme ?!
Elle était frustrée, en rage qu’on l’ait privée de son rêve de bonheur. Elle avait l’homme de ses rêves, il lui avait demandé un enfant qu’elle avait mis au monde mais elle le vivait très mal affectivement. Prostrée dans son état, elle était incapable de jouir de leur amour. Elle ne méritait ni un si bon mari et encore moins cet enfant rayonnant. Comme me le confirma son mari à l’époque lors d’une conversation téléphonique elle s’enfermait sur elle-même, limitant ses échanges sociaux au strict nécessaire et se fermant à tous de peur de leur jugement.



La renonciation


Les années passant, Virginie vivait son syndrome de choc post-traumatique de façon résigné. Elle acceptait avec fatalité ne sortant de son flegmatisme que pour protéger sa douleur intérieur. Ce qui nous valut des séances mémorables où elle m’arrosait de non d’oiseaux à chaque fois que j’allais chercher à exacerber sa douleur dans le but qu’elle la hurle, la crie pour mieux la sortir.
Je me souviens à quel point lorsque je lui parlais de l’être magnifique qu’est la femme, de son émancipation et de son droit à l’égalité, je réveillais des colères sans nul pareil ! Elle était convaincue de l’impossibilité de mes propos : comment la femme pouvait-elle être égale à l’homme ? Elle se battait pour me prouver l’infériorité de son sexe.
Je semais pas-à-pas les graines de l’estime, de la valorisation et du respect personnel….en ayant un peu l’impression d’être en plein désert mais j’avais la foi…
Plus le temps passait plus Virginie se résignait à entrer dans le rôle de la femme qu’elle avait tant détesté lorsqu’elle était spectatrice de sa mère.
Je travaillais à cette époque énormément dans le sens d’une prise de conscience par Virginie des rôles qu’elle avait choisi de tenir dans la société et comment elle les avait définis. Elle était convaincue de l’impossibilité pour elle de choisir son destin condamné à revêtir des rôles pré écrits.



L’explosion de vie


Les mois, les années passèrent. Fatigué d’être contesté dans chacune de mes tentatives de valorisation de la femme en général et d’elle en particulier, je me levai en la provocant lui affirmant que finalement je mettais trompé tout comme son mari et que son violeur seul avait raison de l’avoir traité comme une merdre. Je ne manquai pas de feindre la cessation sur le champ de la thérapie.
Elle se dressa face à moi m’affirmant qu’elle allait aller voir le violeur pour régler ses comptes et sortie furieuse de mon cabinet. Quelques jours après elle me téléphona me demandant qu’elle l’on se voit afin qu’elle me dise de vive voix une bonne nouvelle sans plus de précision.
Quel plaisir ce fut de la voir rayonnante fière d’avoir été régler ses comptes avec son violeur, en paroles, ce qui n’est déjà pas mal, mais surtout en actes puisque Virginie c’est permis un bon p… dans la g…. comme à l’ « ancienne ». A cet instant Virginie me prouva à quel point nos séances n’avaient en rien été vaines mais qu’au contraire sa mauvaise perception d’elle avait, jusqu’à son « règlement de comptes » empêché qu’elle tire tout le bénéfice de notre processus.



Conclusion


Je remercie du fond du cœur Virginie pour ces cinq ans... pas faciles mais qui m’ont apporté une preuve éclatante de la capacité incroyable qu’à l’être humain de se relever des pires traitements et épreuves de la vie.
Le viol fait partie de ses atrocités honteuses dont notre société se cache trop souvent en laissant les victimes traumatisées, blessées à jamais. Je suis fier d’avoir apporté ma petite contribution mais c’est bien Virginie et elle seule qui a résolue son problème en tuant symboliquement son « monstre ». Au bout du bout de son enfer intérieur, il a trouvé le courage d’abattre ce qui l’avait mise à genoux
Je lui souhaite d’avoir le courage de vivre tout l’amour, toute la réussite et tout le bonheur qu’elle mérite. Puisse-t-elle ne jamais oublier qui décide de sa vie…


Jean-Christian Balmat

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